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Et si l'Univers était fertile ?

Crédit: NASA, ESA, N. Smith (U. California, Berkeley) et al., & Hubble Heritage Team (STScI/AURA)

« Nous sommes poussière d'étoiles. »

On croyait avoir tout dit avec cette image. On se trompait.

Une étude européenne publiée ce mois-ci vient de lui redonner une épaisseur inattendue. Chimique, cette fois. Et si la vie n'était pas un accident terrestre, une bizarrerie locale dans un cosmos indifférent, mais une possibilité inscrite dans la matière même de l'univers ?

Ce que dit la science

Comment les premières molécules biologiques sont-elles apparues sur Terre ? La question hante les origines de la biologie. Deux hypothèses s'affrontent depuis des décennies. La première : tout s'est joué ici, dans une « soupe primitive » brassée par les orages et les volcans, il y a près de quatre milliards d'années. La seconde, plus radicale : une partie des ingrédients serait venue d'ailleurs, apportée par des météorites tombées sur une Terre encore brûlante.

Des chercheurs de l'Université d'Aarhus, au Danemark, viennent de publier dans Nature Astronomy une étude qui fait pencher la balance. Leur protocole : recréer en laboratoire les conditions du milieu interstellaire. Vide quasi absolu, froid extrême, bombardement de rayonnements ionisants. Dans ces conditions hostiles à toute forme de vie connue, un phénomène inattendu se produit.

Des acides aminés simples, ces briques élémentaires dont sont faites nos protéines, s'assemblent spontanément pour former des liaisons peptidiques (les ponts chimiques qui relient les acides aminés entre eux pour former des chaînes). C'est la première étape vers des molécules biologiques complexes. La vie elle-même ? Non. Mais sa possibilité.

Précisons ce que cette étude ne dit pas. Elle ne prouve pas que la vie terrestre vient de l'espace. Elle ne démontre pas l'existence de vie extraterrestre. Elle établit un fait plus subtil et, d'une certaine manière, plus profond : les précurseurs moléculaires de la vie peuvent se former avant même d'atteindre une planète. Dans le vide. Dans le froid. Dans le silence entre les étoiles.

Ce n'est pas la vie qui naît dans l'espace. C'est sa possibilité.

Un cosmos fertile

Pendant longtemps, la vision dominante fut celle d'un univers hostile. L'espace perçu comme un désert glacé, bombardé de radiations mortelles, traversé de distances inconcevables. La Terre vue comme une oasis improbable, bénéficiant d'une conjonction miraculeuse de paramètres : bonne distance au soleil, atmosphère protectrice, eau liquide, champ magnétique. La vie conçue comme une exception statistique, presque aberrante, un coup de dés gagné contre toute attente.

Cette étude invite à renverser la perspective.

Si les briques élémentaires du vivant s'assemblent spontanément dans le milieu interstellaire, alors l'univers n'est plus un obstacle à la vie. Il en devient le creuset. Sa matrice silencieuse. Le cosmos ne serait pas indifférent à l'émergence de la complexité. Il la porterait en lui comme une potentialité, peut-être même comme une pente naturelle.

Hasard ? Propriété émergente de la matière ? Nécessité inscrite dans les lois physiques elles-mêmes ? La science ne tranche pas. Elle constate : dans certaines conditions, la complexité advient. L'univers, laissé à lui-même, semble ne pas pouvoir s'empêcher de produire de la structure.

L'univers ne serait pas un désert traversé par la vie. Il en serait la matrice silencieuse.

Et ailleurs ?

Si la vie peut commencer à s'assembler avant même de toucher une planète, qu'est-ce que cela signifie pour notre recherche de vie ailleurs ?

Les implications bouleversent nos certitudes. Jusqu'ici, la recherche exobiologique se concentrait sur les planètes situées dans la « zone habitable », cette bande étroite, ni trop près ni trop loin de leur étoile, où l'eau peut exister à l'état liquide. Température clémente, atmosphère protectrice, chimie favorable. Les conditions semblaient si restrictives que la vie paraissait improbable au-delà de quelques exceptions.

Mais si les précurseurs moléculaires voyagent déjà dans l'espace, alors les conditions d'émergence de la vie pourraient être bien plus répandues qu'on ne le pensait. Chaque météorite devient un messager potentiel. Chaque système planétaire, un laboratoire en attente. Chaque nuage de gaz interstellaire, une nurserie moléculaire où s'élaborent les premières esquisses du vivant.

Cela ne signifie pas que la vie pullule dans la galaxie. Le passage des molécules précurseurs à un organisme capable de se reproduire et d'évoluer reste un mystère immense. Mais cela déplace la question. Le goulot d'étranglement n'est peut-être pas l'apparition des briques. C'est leur assemblage en un système qui se reproduit, évolue, devient.

La question n'est plus : où la vie peut-elle naître ? Mais : où ne le pourrait-elle pas ?

Ce que savaient les anciens

Avant la science, il y eut le mythe. Le mythe comme question, avant d'être réponse.

Les Sumériens, il y a cinq mille ans, racontaient la descente des me, ces essences civilisatrices, ces « formes » fondamentales qui organisent le monde et lui donnent sens. Elles venaient du ciel, portées par les dieux, déposées sur la terre pour que la vie humaine puisse s'ordonner. Sans elles, pas de royauté, pas d'artisanat, pas de musique, pas de sagesse. Le ciel comme source de ce qui rend la vie possible.

En Égypte, le Noun, l'océan primordial, infini et sombre, contenait en puissance tout ce qui allait advenir. La vie n'y était pas créée à partir de rien, mais dépliée depuis une potentialité originelle. Le monde émergeait de cette matrice aquatique comme une possibilité qui se réalise.

L'intuition d'une origine céleste ou cosmique de la vie traverse presque toutes les grandes cosmogonies. Des Védas indiens aux récits mayas, des mythes grecs aux traditions africaines, une même image revient : la vie descend, la vie est donnée, la vie vient d'un ailleurs qui la précède et la rend possible.

Jean Bottéro, le grand assyriologue français qui a consacré sa vie aux textes mésopotamiens, notait que ces récits ne cherchent pas à expliquer comment le monde fonctionne, mais pourquoi il est ainsi plutôt qu'autrement. La science moderne répond au « comment ». Le mythe pose le « pourquoi ». Les deux questions ne s'annulent pas. Elles se complètent, comme deux regards sur le même mystère.

Ce serait faire injure aux anciens que de réduire leurs récits à des « intuitions prémonitoires » de la science. Ils sont autre chose : la trace d'un questionnement universel, formulé avec d'autres outils, dans d'autres langues, à d'autres époques. Et parfois, à des millénaires de distance, les réponses se font écho. L'énigme reste la même, posée bien avant nous.

La beauté du processus

Imaginez.

Une étoile massive, en fin de vie, s'effondre sur elle-même. Dans l'explosion qui suit, une supernova, des éléments lourds sont forgés et dispersés dans l'espace. Carbone, oxygène, azote, fer. Les atomes qui, un jour, nous constitueront.

Ces atomes dérivent. Pendant des millions d'années, ils traversent des nuages de gaz et de poussière, ces nurseries cosmiques où naîtront d'autres étoiles. Sous l'effet du rayonnement cosmique, ces particules de haute énergie qui parcourent l'univers à des vitesses proches de celle de la lumière, ils se rencontrent, s'assemblent, forment des molécules simples. Eau. Ammoniac. Méthane. Puis des molécules plus complexes. Acides aminés. Bases azotées. Les premières esquisses de ce qui, un jour, pourrait devenir vivant.

Pas de témoin. Pas d'intention apparente. Juste la chimie, patiente, dans le silence entre les étoiles.

Puis, un jour, si l'on peut parler de « jour » pour des processus qui s'étalent sur des éternités, un fragment de roche portant ces molécules croise la trajectoire d'une jeune planète. Il traverse l'atmosphère en feu, s'écrase dans un océan encore brûlant. Et là, dans cette soupe chaotique, bombardée de rayons ultraviolets et secouée par les volcans, un processus s'enclenche. Une molécule qui se copie. Une erreur qui s'avère féconde. Une lignée qui persiste.

Le plus étonnant, dans ce récit, n'est pas son caractère extraordinaire. C'est son caractère ordinaire.

Rien de miraculeux ici. Rien qui viole les lois de la physique. Juste des atomes qui suivent leur pente, vers la complexité, vers l'organisation, vers des formes de plus en plus élaborées. L'information qui s'organise selon une tendance. L'univers, laissé à lui-même, semble ne pas pouvoir s'empêcher de produire de la structure. Des galaxies. Des étoiles. Des planètes. Des molécules. Des cellules. Des consciences capables de s'interroger sur leurs propres origines.

Contemplons cette chaîne ininterrompue. Nous qui lisons ces lignes, nous sommes faits des mêmes atomes forgés dans des étoiles mortes il y a des milliards d'années. Les mêmes acides aminés qui dérivent encore aujourd'hui dans le milieu interstellaire composent nos protéines, font battre nos cœurs, portent nos pensées. La même chimie qui s'élabore dans le vide cosmique anime nos cellules en cet instant précis.

Nous ne sommes pas dans l'univers comme des étrangers de passage. Nous sommes de l'univers, son expression locale, temporaire, consciente.

Dans le silence entre les étoiles, les molécules s'assemblent. Sans hâte. Sans témoin. Sans projet. Et pourtant, vers la complexité.

Ce que cela dit de nous

Cette étude, au fond, ne parle pas seulement de chimie interstellaire. Elle parle de nous. De notre place dans le cosmos. De ce que signifie être vivant dans un univers qui, peut-être, tend vers la vie.

Un cosmos fertile, où la complexité émerge naturellement, où la vie n'est pas une anomalie mais une possibilité inscrite dans les lois mêmes de la matière. Loin de l'image d'un univers indifférent, où la conscience serait un épiphénomène absurde, une bizarrerie statistique condamnée à contempler sa propre insignifiance.

Cela ne résout rien, bien sûr. Le mystère reste entier. Comment passe-t-on de molécules inertes à un organisme vivant ? Qu'est-ce qui fait qu'un assemblage de carbone, d'hydrogène et d'oxygène se met soudain à vouloir persister dans l'existence ? La science progresse, mais l'énigme demeure, peut-être irréductible.

Pourtant, notre regard se déplace. La question n'est plus : comment la vie a-t-elle pu apparaître contre toute attente ? Elle devient : qu'est-ce que cela dit de l'univers, qu'il porte en lui cette possibilité ?

Et si nous n'étions pas des accidents dans un cosmos indifférent, mais des expressions de ce qu'il porte en lui depuis toujours ?

*

C'est cette intuition que j'explore dans Ce que l'Univers murmure, le recueil que je publie ce mois-ci. Une écoute, plus qu'une certitude. Parce que l'univers, peut-être, murmure à qui sait tendre l'oreille.