
13 mai 2026
Chicotement.
Le mot est étrange, presque rugueux. Vous ne le trouverez dans aucun dictionnaire. Et pourtant il dit, à lui seul, ce qu'aucun autre mot ne sait dire.
Le chicotement, pour Rita Largillier, c'est cette douleur silencieuse qui ronge sans cri. Le tiraillement de l'âme qu'on ne nomme pas. Ce que l'on tait, ce que l'on endure, ce qui ronge doucement sans faire trop de bruit.
Avec ce livre, Du chicotement à la lumière, paru en auto-édition, Rita Largillier signe le troisième volet d'une trilogie autobiographique. Soixante-dix ans de vie. Quarante et un ans d'hôpital. Un témoignage.
Tout commence dans le Nord. Un coron des Hauts-de-France. Le ciel est bas, le soleil voilé, le poêle à charbon trône dans la cuisine carrelée de blanc jaunâtre. Le père revient de la mine, les mains noircies, la voix grasse de vin rouge. La mère subit, et frappe à son tour. La petite Rita devient souris. Elle se faufile, elle se tait, elle apprend très tôt que vivre, c'est d'abord se mettre à l'abri.
De cette enfance des corons, une décision va naître. Devenir infirmière. Porter la blouse blanche, pour ne pas se sentir noire. Et c'est là, dans le geste du soin, que Rita Largillier va se construire. Bloc opératoire, soins palliatifs, unités sida au début des années quatre-vingts. On sent, à chaque page, la précision de la soignante. La lampe du mineur a cédé la place à la potence du lit médicalisé, mais l'ombre et la lumière, elles, sont restées.
Et puis viennent les pertes. Pierre, le grand frère, hémiplégique, aphasique, qui meurt dans le salon transformé en chambre d'hôpital. Et Lola, la fille de vingt-quatre ans, emportée par un cancer du foie. Rita Largillier décrit, simplement. Le goutte à goutte, la chambre mal climatisée en pleine canicule, les yeux vert émeraude qui éclairent un visage livide. Et puis, au bout du couloir d'hôpital, cette femme qui hurle, pliée en deux.
Le titre annonce un parcours. Du chicotement à la lumière. La lumière, chez Rita, reste intérieure, paisible. Elle vient après les sept années de silence avec le père, puis cette confrontation au comptoir d'un bar de quartier, où l'homme tant détesté demande pardon. Elle vient avec la foi, cet Invisible que la petite fille appelait Jésus, et que la femme de soixante-dix ans appelle l'Univers. Peu importe le nom. Ce qui compte, c'est la présence.
Ce livre porte la trace d'une vie. Une trace dense, parfois rugueuse comme le mot qui lui donne son titre. Ce qui s'y dit, ce que l'autrice ose y dire, appartient à une parole rare : celle d'une femme du Nord ouvrier, soignante des fins de vie, mère endeuillée, qui a choisi d'écrire ce que la plupart gardent pour elles.
Du chicotement à la lumière, de Rita Largillier.
Un témoignage. Une voix. Une lumière.