La littérature entre les rives
Le port, les langues, la lumière
Le soir tombe sur le vieux port vénitien de La Canée. La lumière s’attarde encore sur les façades ocre, court le long de l’eau, s’accroche au phare au bout de la digue. Entre le Grand Arsenal et le théâtre, des tables de livres. Des lecteurs penchés, des couvertures offertes au regard, des titres dans cinq langues. On entend le grec, le français, l’anglais, l’italien, parfois une phrase qu’on ne reconnaît pas. Les voix se croisent sans se heurter, portées par cet air de fin de journée où le vent retombe et où l’eau ne bouge plus.
Ici, les couvertures prennent la lumière du couchant, à quelques mètres d’une eau où Venise puis l’Empire ottoman ont laissé leurs traces. Chaque pierre du port a changé de maître, de langue, de dieu. La Crète n’a jamais séparé sans relier.
Et pourtant, ce soir, c’est sous le signe du conflit que le festival s’ouvre.
Mondes en conflit
Le festival a choisi pour thème ces mots : mondes en conflit[1]. La formule désigne d’abord ce que chacun nomme en ouvrant un journal. La guerre et ce qui résiste à la guerre. Les frontières qu’on ouvre et les murs qu’on dresse. Les démocraties qui vacillent. Les identités qu’on brandit. La création humaine et la machine qui l’imite, l’accompagne, parfois la trouble.
Sa justesse tient à ce qu’elle déborde les fractures visibles, celles qu’on peut cartographier. Elle rejoint aussi les conflits sans territoire. Ceux qui traversent une mémoire, une langue, un deuil. Ceux qui opposent en nous ce que nous voudrions garder et ce qu’il faut laisser partir.
C’est à cet endroit que la littérature commence à parler.
La Méditerranée comme passage
La Crète est un point de passage. Sur les routes qui reliaient l’Égypte à Venise, l’Orient à l’Europe, elle fut une étape où les flottes relâchaient, où les marchandises et les manuscrits changeaient de main et de langue. La Méditerranée travaille ainsi depuis des millénaires. Elle fait circuler les récits d’une rive à l’autre, les traduit, les déplace, les sauve. Un texte écrit ici se retrouve lu là-bas, sous d’autres cieux, dans d’autres mots, par des lecteurs qui n’ont jamais vu la côte d’où il venait.
Un festival du livre trouve dans cette ville son lieu naturel. Les auteurs venus de France, du Maghreb, d’ailleurs, portent des histoires de frontières, de filiations rompues, de mémoires qui débordent une seule patrie. Chacun arrive avec sa fracture. Les tables du festival les mettent côte à côte.
Devant ces livres, une évidence s’impose. Le pouvoir de la littérature est modeste et singulier : elle donne au conflit une forme. Elle transforme la guerre en récit, l’exil en mémoire. Elle trouve des mots pour le deuil. Ce qui restait muet, enfermé dans une douleur singulière, devient lisible par un autre. Une souffrance mise en forme cesse d’être seule.
Alex, ou le conflit entre présence et absence
Le 24 juin, au Grand Arsenal, j’ai entendu mon livre dans une langue que je ne possède pas[2]. Des voix grecques lisaient Alex, et je reconnaissais le rythme sans saisir les mots. Mon roman continuait de vivre, porté par d’autres, hors de ma prise. Le titre français le dit dans l’inachevé : Je suis en train de te laisser me quitter. La perte y est en cours, jamais terminée. Le grec de Costas Ntantinakis a déplacé l’équilibre : et maintenant tu peux m’abandonner. La permission est accordée, le départ consenti. Le traducteur a choisi l’accompli là où le français maintenait le suspens. J’ai vu sur ma propre couverture ce que voyager d’une langue à l’autre fait à un texte.
Le conflit du roman n’a pas de territoire. Il oppose une présence à une absence. Sophie a perdu Alex, son compagnon, et la technologie lui offre de le garder. À partir de ses messages vocaux, de ses vidéos, une voix se reconstitue et lui rend le grain familier, les tournures, les silences. La machine ranime une présence. Elle accompagne Sophie dans son chagrin, la console, la retient au seuil de la nuit.
Voici le point de bascule. Cette voix émeut sans être émue. Elle imite la tendresse sans l’éprouver, rend le timbre d’Alex sans habiter sa perte. Sophie le sait, et elle écoute quand même. Le conflit se déplace alors à l’intérieur de l’amour. Garder le mort auprès de soi, ou lui rendre son départ. Prolonger la présence, ou consentir à l’absence. Le titre français disait la lutte ; le titre grec disait son issue. Entre les deux, tout le roman.
Ce que les livres peuvent encore
Le festival se prolonge tard dans la nuit. La lumière des étals tombe sur l’eau noire du port, les façades vénitiennes s’éteignent une à une, le phare veille au bout de la digue. Aux tables, les conversations se poursuivent en grec, en français, en anglais, en italien. On parle de livres, de guerres, de morts, d’exils, et la parole circule sans rien régler. Les fractures restent entières, mais elles ont trouvé une forme, et une forme partagée pèse moins lourd qu’un cri solitaire.
La question qu’Alex posait déborde le roman, et l’époque la rend pressante. Nous saurons bientôt reconstruire les voix, les visages, les façons de répondre de ceux qui ne sont plus. La consolation sera réelle. La présence, elle, restera une image. Aimer un mort, c’est peut-être accepter qu’il se taise.
C’est aussi ce que les livres apprennent à faire. Tenir la présence et l’absence dans la même page, dire le départ sans le nier. Au bord du vieux port, ils n’abolissaient aucun conflit. Ils gardaient un passage entre les mondes.
[1]Chania Book Festival 2026, thème « Mondes en conflit ». Programme officiel : chaniabookfestival.gr.
[2]Rencontre du 24 juin 2026, 20h, au Grand Arsenal, autour d’Alex… Je suis en train de te laisser me quitter, avec Giorgos Chalkiadakis, Vicky Kollia, Despoina Polanagnostaki et Costas Dantinakis. Présentation : Institut français de Grèce.