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Les dents contre le mythe

Les femmes du Néolithique étaient plus mobiles que les hommes. La préhistoire ne l’avait pas vu parce qu’elle ne le cherchait pas.

Au Néolithique, il y a environ 7 000 ans, des femmes traversaient des territoires, quittaient leur communauté d’enfance, construisaient des réseaux sociaux qui dépassaient ceux des hommes restés sur place.

Ce n’est pas une hypothèse romanesque.

Les analyses isotopiques menées dans le cadre du programme ANR WomenSOFar, piloté par Gwenaëlle Goude, Guillaume Leduc et Stéphane Rottier, le révèlent avec une précision que l’imaginaire reçu sur la « femme préhistorique au foyer » ne peut plus ignorer.

Ce que les dents racontent

Près d’Aix-en-Provence, au Centre de recherche et d’enseignement des géosciences de l’environnement, des chercheurs travaillent sur des dents vieilles de plusieurs millénaires. L’objectif : les lire.

L’émail dentaire est une archive. Il se forme durant l’enfance et l’adolescence, et fixe dans sa structure chimique la signature isotopique des environnements traversés par l’individu. Montagnes ou plaines, forêts ou prairies, chaque paysage géologique laisse une empreinte mesurable dans les tissus. Les os, eux, gardent la trace d’une période plus récente de la vie. En croisant les deux, les chercheurs reconstituent une trajectoire : où cet individu a-t-il grandi, où a-t-il vécu à l’âge adulte, s’est-il déplacé ?

C’est le programme ANR WomenSOFar, piloté par Gwenaëlle Goude, Guillaume Leduc et Stéphane Rottier, qui a appliqué cette méthode à des fossiles humains exhumés en France et en Afrique du Nord, datant du Néolithique, entre environ 7 000 et 4 500 ans avant J.-C. L’équipe croise analyses isotopiques, génétique ancienne et données archéologiques. Elle lit ce que les corps ont gardé.

Et ce que les corps ont gardé est inattendu.

Les femmes qui bougent

Les résultats disponibles du programme WomenSOFar convergent sur un point : dans les sociétés néolithiques étudiées, les femmes présentent une mobilité géographique plus importante que les hommes.

Les analyses isotopiques des dents montrent que les femmes ont souvent grandi dans des environnements géologiques différents de ceux où elles ont été inhumées. Elles ont quitté leur communauté d’enfance. Les hommes, eux, restaient plus fréquemment sur place, dans le territoire où ils étaient nés.

Ce schéma, documenté sur des sites du centre de la France, de la vallée du Rhône et de la région méditerranéenne, dessine ce que les chercheurs proposent d’appeler une « matrisocialité ». Les femmes constituaient le nœud mobile des réseaux. Elles tissaient des liens entre groupes distincts, transportaient avec elles des pratiques et des savoirs. La stabilité du groupe reposait moins sur leur immobilité que sur leur circulation.

L’équipe WomenSOFar précise que cette mobilité ne se réduisait pas au seul déplacement résidentiel lié au mariage. Les trajectoires isotopiques révèlent des mouvements complexes, parfois multiples au cours de la vie. Certaines femmes ont vécu dans plusieurs environnements contrastés avant d’atteindre l’âge adulte.

Le trait n’apparaît pas sur un seul site. Il revient, d’un site à l’autre, avec une régularité suffisante pour changer l’image d’ensemble.

L’image que nous avions

D’où vient l’image inverse ?

Celle de la femme préhistorique au foyer, passive, cantonnée à la grotte et aux enfants pendant que l’homme partait chasser, est une image familière. Elle a traversé les manuels scolaires, les films, les reconstitutions muséographiques. Elle paraît naturelle, presque évidente.

Elle date du XIXe siècle.

La préhistoire se constitue comme discipline scientifique au milieu du XIXe siècle. Les premiers préhistoriens sont des hommes, formés dans une société où la division des rôles entre les sexes est présentée comme un ordre naturel, renforcé à la fois par les cadres religieux dominants et par le modèle bourgeois de la famille. Marylène Patou-Mathis, préhistorienne au CNRS, l’a documenté avec précision : ces chercheurs ont projeté sur le passé lointain les catégories de leur propre époque. L’homme préhistorique chasse et fabrique des outils. La femme préhistorique s’occupe des enfants et entretient le foyer. Ce partage semblait si naturel qu’il n’a pas eu besoin d’être démontré. Il a suffi de le supposer.

La craniologie, l’ethnographie comparée et les premières reconstitutions artistiques ont consolidé ce schéma, dans les livres et les premières scènes de vie préhistorique. Les tableaux de Paul Jamin, les planches de Zdeněk Burian, largement reproduits dans les encyclopédies et les manuels du XXe siècle, en donnent un exemple particulièrement net : l’homme au premier plan, debout, armé ; la femme reléguée à l’arrière-plan, accroupie, entourée d’enfants. Ces images ont circulé pendant des décennies. Elles ont fabriqué une évidence visuelle que les textes n’avaient pas eu besoin de démontrer.

Quand des chercheurs observaient des groupes de chasseurs-cueilleurs contemporains et y voyaient une répartition sexuée des tâches, ils en déduisaient que cette répartition avait toujours existé. Le présent servait de miroir au passé, et le passé venait à son tour valider le présent comme ordre naturel.

Ce mécanisme a duré d’autant mieux qu’il restait invisible à ceux qui le pratiquaient.

La projection comme mécanisme

Ce que WomenSOFar révèle ne concerne pas seulement le Néolithique.

Comme l’a montré Emmanuelle Honoré, anthropologue spécialiste de la Préhistoire, les interprétations archéologiques éclairent aussi les catégories de ceux qui interprètent. Cette observation vaut bien au-delà de la préhistoire. Elle décrit un mécanisme général : nous lisons le passé avec les catégories du présent, puis nous invoquons ce passé pour naturaliser ces mêmes catégories.

L’image de la femme immobile au foyer a été produite par des chercheurs qui croyaient observer ce qui était, alors qu’ils projetaient ce qui leur semblait aller de soi. Le résultat a été une boucle : le présent lisait le passé à son image, et ce passé revenait valider le présent.

Les dents néolithiques rompent cette boucle. Elles disent autre chose : des femmes en mouvement, dont les trajectoires relient des groupes et des territoires distincts. Des trajectoires que l’imaginaire dominant avait rendues impensables, et que la chimie des os rend maintenant lisibles.

David Graeber et David Wengrow ont montré, dans Au commencement était (2021), à quel point notre lecture des sociétés anciennes est filtrée par des schémas que nous croyons universels. WomenSOFar en apporte une illustration supplémentaire, par la voie des fossiles. La science isotopique permet d’opposer aux projections un matériau plus rétif.

Les isotopes ne savent pas ce qu’ils sont censés confirmer.

Ce que cela change

Les résultats de WomenSOFar ne disent pas que les sociétés néolithiques étaient égalitaires. Ils ne disent pas que les femmes du Néolithique étaient libres au sens où nous entendons ce mot aujourd’hui. Les données isotopiques ne lisent pas les rapports de pouvoir.

Elles lisent les déplacements. Et ce qu’elles lisent suffit à déplacer une question.

Si la mobilité féminine est attestée comme trait récurrent des sociétés néolithiques étudiées, si les femmes constituaient le nœud actif des réseaux sociaux et territoriaux, alors l’image de la femme naturellement sédentaire, naturellement cantonnée au foyer, naturellement secondaire dans l’organisation collective, perd son ancrage dans les origines.

Le patriarcat cesse alors d’apparaître comme une donnée d’origine. Il redevient ce qu’il est historiquement : une construction. Avec un commencement, des causes et des conditions d’apparition.

Les tablettes de Kanesh et les dents néolithiques posent la même question par des voies différentes : qu’est-ce que les sociétés humaines décident de voir dans leur passé, et pourquoi ?

L’os néolithique résiste aux réponses trop simples. C’est peut-être sa vertu principale.