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L'Adieu du Minotaure

Le 24 juin,  au Grand Arsenal de La Canée, je devais présenter mon roman un peu plus tard dans la soirée.
Mais avant de parler, j'ai regardé.
Sur un grand écran, des images bleues se succédaient.
Un bleu que je ne connaissais pas, dense, sourd, comme si chaque photographie avait été trempée dans une encre unique. 

L'homme qui les montrait s'appelle Nyima Marin.
Photographe et poète, il présentait son livre, L'Adieu du Minotaure.
Et une phrase m'a saisi : il est né sur cette île, en 1987, et il n'en garde aucun souvenir. 

Enfant, il a quitté la Crète trop tôt pour la retenir.
Quand il y revient, des années plus tard, il aborde une terre dont il ne sait rien par lui-même.
Une origine portée par les papiers et les récits des autres.
Alors il la photographie.
Pour s'en donner, enfin, une image. 

Ce bleu porte un nom : le cyanotype.
L'un des plus anciens procédés de la photographie.
On enduit un papier de sels de fer, on l'expose au soleil, on le rince à l'eau claire.
Là où la lumière a frappé, le bleu se forme et se fixe.
Marin venait de la physique.
Le voici revenu à cette chimie première, presque nue : un papier où la lumière de Crète devient bleue. 

Le procédé rejoint alors sa quête.
Ce bleu naît de l'opération elle-même.
Le fer réagit à la lumière, puis l'eau révèle le bleu.
Chaque image porte, dans sa couleur, la trace de sa propre fabrication.
Comme un souvenir.
La mémoire recompose ses images à mesure que nous changeons.
Marin pousse ce geste à son extrême : donner à son passé sa première image. 

Les premiers temps de l'enfance nous reviennent par les récits et les photographies prises par d'autres.
Toute enfance est une île engloutie.

Pour donner corps à cette enfance, Marin emprunte ses souvenirs à la pierre crétoise : le labyrinthe, le Minotaure au centre du dédale.
Dans son poème, les pierres solitaires murmurent, « vibrant au rythme de souvenirs engloutis ».
Le souvenir qu'il ne possède pas, il le fait dire par l'île.
Et l'île le lui rend en bleu. 

Ce bleu ouvre une dernière question : si l'origine ne nous revient que reconstruite, qu'appelons-nous, au juste, nous souvenir ? 

Chacun repartira avec son propre bleu.