Mésopotamie, Big Bang : deux récits, une même intuition

Avant la Genèse, avant les mythes grecs, avant même que l'écriture ne serve à raconter des histoires, la Mésopotamie avait déjà pensé l'origine du monde.
L'Enuma Elish, récit babylonien gravé sur sept tablettes d'argile, date du XIIe siècle avant JC. Mais il puise dans des traditions bien plus anciennes, sumériennes, akkadiennes, transmises de bouche à oreille pendant des siècles avant d'être fixées dans la pierre.
Ce que ce texte raconte n'a rien d'un conte moral. Pas de créateur bienveillant. Pas de plan ordonné.
Au commencement, deux masses d'eau, Apsû, l'eau douce, et Tiamat, l'océan salé, s'enlacent dans un chaos sans fin. De leur union naissent les premiers dieux. Et avec eux, le bruit, le conflit, la violence. La création n'est pas un don. Elle est une rupture, arrachée au silence primitif.
J'ai voulu entrer dans ce récit. Non pas le commenter de l'extérieur, mais l'habiter de l'intérieur. Mon roman Anunnaki reprend la matière brute de ces mythes et tente de leur redonner chair ; le souffle des dieux, la texture des eaux primordiales, la tension sourde qui précède chaque naissance.
Voici un extrait du premier chapitre. Nous sommes avant tout. Avant les noms, avant les formes. Dans le ventre du monde.
Avant les noms, avant les destins, le silence régnait. Non pas le silence apaisant du sommeil, mais celui, profond et inquiétant, d'un monde en gestation. Là-haut, nulle voûte céleste. Ici-bas, aucune terre ferme. Seule s'étendait cette mer infinie, cet océan obscur d'eaux entremêlées, sans horizon ni rivage pour briser sa monotonie.
Dans ce chaos incessant, deux forces primordiales régnaient en maîtres silencieux : Apsû, l'eau douce aux reflets d'ambre, et Tiamat, l'océan salé aux entrailles insondables. Ils étaient tout et rien à la fois, leur étreinte sans début ni fin unissant leurs essences dans une danse perpétuelle. Ensemble, ils formaient le ventre du tout, matrice bouillonnante où tout germerait un jour.
Leurs eaux se tordaient. Elles s’enlaçaient, chacune cherchant l’autre. Fusionnant. Se séparant. À un rythme incertain. Le monde hésitait encore. Ordre ? Chaos ? Chaque instant menaçait de s’arrêter. Figé dans l’éternité. Puis tout repartait. Une danse inépuisable. Hypnotique. Pour qui pouvait regarder.
De cette union naquit une promesse. Un murmure d'abord, à peine perceptible sous la surface. Puis une vibration, grandissante, prête à rompre le calme éternel. Le vide frémissant entre les eaux primordiales se chargea d'une tension indicible, suspendu au bord de l'inconnu.
Soudain, de la vase informe des tréfonds, les premiers dieux prirent naissance. Lahmu et Lahamu, figures éthérées aux contours flous, émergèrent tels des fantômes de l'abîme. Leurs noms résonnèrent pour la première fois dans l'immensité vide. Ils traçaient les premiers contours d'une existence divine. Leurs corps lumineux tranchaient avec la noirceur environnante et créaient des ombres mouvantes sur la surface de l'eau.
D'autres divinités suivirent, chacune apportant une nouvelle dimension au monde naissant. Anshar et Kishar surgirent des flots, leurs bras immenses s'étirant pour séparer les cieux et la terre. Sous leurs mains puissantes, le firmament prit forme, parsemé d'étoiles scintillantes.
Mais c'est Anu, le premier-né du ciel, qui émergea avec majesté de l'horizon naissant. Sa silhouette colossale se dressa, dominant ses ancêtres de toute sa splendeur. Son regard perçant balaya le monde en formation, conscient du pouvoir qui coulait dans ses veines divines.
Mais la gloire de cette naissance n'apaisait pas tout. Les anciens dieux s'agitaient encore. Ils tournoyaient dans l'abîme, désorientés. Les eaux de Tiamat les ballottaient sans répit. Cherchant un équilibre, ils ne trouvaient que chaos. Ce nouvel ordre leur était étranger. La paix les fuyait, insaisissable dans cette dimension en mutation.
Dans ce tumulte encore jeune, une discorde sourde commença à gronder. Les jeunes dieux, impatients de briser la quiétude de la création, se livraient à des jeux de plus en plus violents dans le ventre de leur mère. Leurs rires insouciants se transformèrent en cris de défi. Leurs gestes joueurs en coups portés avec une force croissante.
Ce qui me fascine dans cette cosmogonie, c'est son refus de la facilité.
Pas de figure paternelle qui ordonne le monde d'un geste. Pas de lumière séparant les ténèbres dans un acte souverain. Ici, l'origine est trouble, violente, incertaine. Les dieux eux-mêmes naissent dans le désordre et l'agitation. Ils ne dominent pas le chaos ; ils en émergent, ils le prolongent, ils le transforment en conflit.
Les Mésopotamiens ne cherchaient pas à rassurer. Leur récit des origines pose une question que nous n'avons pas fini d'explorer : et si l'ordre n'était jamais premier ? Et si toute création supposait d'abord une lutte, un arrachement, une discorde assumée ?
Nous avons hérité d'autres récits. Des cosmogonies plus lisses, où le verbe précède la matière et où la volonté divine suffit à tout organiser. Ces récits nous ont façonnés. Mais ils nous ont peut-être fait oublier que d'autres manières de penser l'origine ont existé : plus rudes, plus ambiguës, plus proches peut-être de ce que nous savons aujourd'hui de l'univers.
Le Big Bang n'est pas un acte de parole. C'est une expansion fulgurante, un déploiement de l'espace-temps à partir d'un état de densité et de chaleur extrêmes. Les astrophysiciens décrivent un plasma originel, une soupe dense et brûlante où les forces se séparent progressivement. Les Babyloniens, sans télescope ni mathématiques modernes, avaient imaginé des eaux mêlées, une matrice bouillonnante, une différenciation lente et conflictuelle.
Je ne prétends pas qu'ils avaient "raison" au sens scientifique. Mais leur intuition poétique rejoint une vérité que la science a retrouvée par d'autres chemins : l'ordre naît du désordre, la forme émerge de l'informe, et rien ne commence dans la paix.
Anunnaki est ma tentative de redonner voix à cette intuition. Le roman est en cours de recherche d'éditeur. S'il ne trouve pas preneur, il existera autrement : l'auto-édition reste une voie digne quand le texte mérite de vivre.
En attendant, je partage ces premières pages. Pour ceux que la Mésopotamie intrigue. Pour ceux qui aiment les récits où les dieux ne sont pas sages. Et pour ceux qui, devant l'origine du monde, préfèrent l'incertitude à la certitude.