La première grève de l’histoire

Quand les dieux cessèrent le travail
Le silence habituel était rompu. Des murmures agités s’élevaient. C’était ce soir-là. L’obscurité régnait. Les Igigi se rassemblaient. Petits groupes. Presque invisibles.
« Frères, sœurs, » tonna Wê, sa voix portant loin dans le vide cosmique. « Combien de temps allons-nous endurer cette servitude ? »
Les Igigi se tournèrent vers lui, leurs yeux las s’illuminant d’un nouvel espoir.
« Nous allons cesser le travail, » déclara Wê. « Plus encore, nous allons détruire nos outils. Les Anunnaki ne pourront pas ignorer notre message. »
Un murmure d’approbation parcourut la foule. La décision se prit sans un mot de plus. Les Igigi s’avancèrent, un par un, portant leurs outils. Ils se rassemblèrent autour d’un grand foyer. Le premier Igigi jeta son marteau dans les flammes. Le métal crépita en touchant le feu, et le crépitement sembla résonner comme un cri de libération.
« Marchons vers Enlil, » dit Wê. « Qu’il nous voie, qu’il comprenne que nous n’accepterons plus ce sort. »
Extrait d’Anunnaki de Didier Aubourg
Ce récit n’est pas une allégorie moderne. Il repose sur des tablettes d’argile vieilles de près de quatre mille ans. Et ce qu’elles racontent ressemble étrangement à ce que nous appellerions aujourd’hui une grève.
Quand les dieux mineurs posèrent leurs outils
L’Atrahasis, rédigé en akkadien vers 1700 avant JC, s’ouvre sur une scène que n’aurait pas reniée un syndicaliste du XIXe siècle. Les Igigi, divinités mineures du panthéon mésopotamien, creusent les canaux, irriguent les champs, bâtissent les cités célestes. Depuis des éons, ils travaillent sans relâche pour les Anunnaki, les grands dieux.
La tablette I décrit leur épuisement avec une précision saisissante :
« Quand les dieux, à l’égal des hommes, Supportaient le labeur, portaient le panier, Le panier des dieux était grand, Le travail était lourd, la peine immense. »
Le texte précise que ce labeur dura « quarante années », chiffre qui, dans la symbolique mésopotamienne, signifie « un temps interminable ». Les Igigi « comptaient les années de labeur ». Ils « gémissaient, se plaignaient, murmuraient ». Chaque mot est pesé. Ce ne sont pas des esclaves résignés. Ce sont des travailleurs qui tiennent le compte de leur souffrance.
Et puis, un jour, ils cessent.
L’anatomie d’une révolte
La révolte des Igigi ne surgit pas d’un coup de colère spontané. Elle s’organise.
Les Igigi se rassemblent d’abord en secret. Ils délibèrent. Un meneur émerge, que les textes nomment selon les versions Wê ou Alla. Il formule la revendication, propose la stratégie. La décision est collective. Puis vient l’acte symbolique : les Igigi brûlent leurs outils de travail, ces paniers et ces pioches qui incarnaient leur servitude.
Enfin, ils marchent vers le temple d’Enlil, le dieu suprême, et l’assiègent « au milieu de la nuit ». Le texte insiste : ils encerclent le sanctuaire. Ils ne demandent pas audience. Ils exigent d’être entendus.
Enlil, réveillé en sursaut, est d’abord furieux. Il veut identifier le meneur pour le punir. Mais les Igigi répondent d’une seule voix : « Nous tous, chacun de nous, avons déclaré la guerre. » Pas de bouc émissaire. La responsabilité est collective. La solidarité, totale.
C’est, à notre connaissance, la première description d’un mouvement social organisé dans l’histoire de l’écriture.
La solution des dieux : créer des remplaçants
Face à cette révolte, les Anunnaki délibèrent. Enlil penche pour la répression. Mais Enki, le dieu de la sagesse et des eaux douces, propose une autre voie. Si les Igigi ne peuvent plus porter le fardeau, il faut créer quelqu’un d’autre pour le porter à leur place.
La solution retenue stupéfie par sa froide logique : les dieux façonneront une nouvelle créature, à partir d’argile et du sang d’un dieu sacrifié. Ce sera l’humanité.
Le texte de l’Atrahasis détaille la recette :
« Qu’un dieu soit égorgé, Que de sa chair et de son sang Nintu mêle l’argile. »
Le dieu sacrifié est Wê lui-même, le meneur de la révolte. Son sang, mêlé à l’argile, transmettra aux humains une parcelle de divinité. Mais aussi, dit le texte, son « etemmu », son esprit, qui permettra aux hommes de ne jamais oublier qu’ils portent en eux la trace d’un dieu rebelle.
L’humanité naît ainsi d’un compromis politique. Pas d’un acte d’amour. Pas d’un projet moral. D’une nécessité économique : il fallait des travailleurs de remplacement.
Pourquoi ce mythe nous concerne
On pourrait lire cette histoire comme une curiosité exotique, le folklore d’une civilisation disparue. Ce serait passer à côté de ce qu’elle révèle.
Car le schéma décrit par l’Atrahasis n’a rien de périmé. Une classe dominante externalise le travail pénible vers une classe subalterne. Celle-ci, épuisée, finit par se révolter. La réponse du pouvoir n’est pas d’améliorer les conditions de travail. Elle est de créer une nouvelle catégorie de travailleurs, plus docile, moins organisée, qui prendra le relais.
Les Mésopotamiens du deuxième millénaire avant JC avaient-ils perçu quelque chose que nous redécouvrons à chaque génération ? La tentation, face à toute revendication sociale, de remplacer ceux qui revendiquent plutôt que de répondre à leurs demandes ?
L’histoire industrielle regorge de ces substitutions. Les ouvriers qualifiés remplacés par des machines. Les travailleurs locaux remplacés par une main-d’œuvre délocalisée. Les salariés remplacés par des autoentrepreneurs. À chaque étape, le même mécanisme : plutôt que de négocier avec ceux qui portent le fardeau, créer une nouvelle catégorie pour le porter à leur place.
Et aujourd’hui, l’intelligence artificielle entre en scène. Les promesses et les craintes qui l’accompagnent reproduisent exactement le schéma de l’Atrahasis. Créer des entités capables d’accomplir le travail à notre place. Nous libérer du labeur. Ou nous rendre inutiles.
Le sang du dieu rebelle
Mais le mythe mésopotamien contient un détail que les lectures superficielles oublient. L’humanité n’est pas façonnée d’argile seule. Elle porte en elle le sang d’un dieu, et pas n’importe lequel : le sang du meneur de la révolte.
Wê, en acceptant le sacrifice, transmet aux hommes quelque chose de son essence. Les textes le disent clairement : grâce à ce sang divin, les humains possèdent l’« etemmu », cette conscience qui les distingue des objets inertes. Ils peuvent penser, se souvenir, transmettre. Et, peut-être, se révolter à leur tour.
Les Mésopotamiens voyaient-ils dans ce mythe une mise en garde ? L’humanité, créée pour remplacer des travailleurs rebelles, porte en elle la mémoire de cette rébellion. Le gène de la révolte, si l’on ose l’anachronisme, coule dans nos veines depuis l’origine.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi le Déluge viendra plus tard. Les hommes, comme les Igigi avant eux, finiront par importuner les dieux. Leur bruit, leur agitation, leur vitalité troubleront le sommeil d’Enlil. Et le dieu suprême voudra les détruire, comme il avait voulu détruire les Igigi.
Mais c’est une autre histoire, celle que nous avons déjà racontée.
La mémoire des premiers grévistes
Les tablettes de l’Atrahasis ont traversé les millénaires. Elles ont survécu à l’effondrement de Babylone, à l’oubli du cunéiforme, au sable qui recouvre les ruines. Aujourd’hui, elles reposent dans les musées de Londres et de Philadelphie, fragments d’argile où l’on peut encore lire le récit de la première grève.
Les Igigi n’ont pas obtenu ce qu’ils demandaient. Ils ont été remplacés. Mais leur geste, lui, a été consigné. Un scribe, quelque part dans la Babylone du deuxième millénaire, a jugé que cette révolte méritait d’être racontée. Que le refus du travail forcé, l’exigence de dignité, la solidarité face au pouvoir constituaient un récit digne de traverser les âges.
Et nous, quatre mille ans plus tard, nous lisons encore leur histoire.
Peut-être est-ce cela, le vrai pouvoir de la mémoire : non pas changer le passé, mais rappeler que d’autres, avant nous, ont osé dire non. Que le fardeau n’est jamais éternel. Que même les dieux, parfois, doivent négocier.